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Une question de temps

25 Juillet 2022 , Rédigé par R.Baggio

En ce temps-là, Mammon dit à ses disciples : il était un monde de progrès ; un monde d’harmonieuse mixité, de joyeuse confusion et de patrimoine en sempiternelle reconstruction ; un monde de déplacement et de consommation instantanés, auquel nul n’échappait, même les pauvres, bien qu’ils n’en fussent jamais bénéficiaires. En somme, il était un monde où la minorité imposait à la majorité une culture de la jouissance immédiate à géométrie invariable.

Le petit peuple majoritaire avait beau clamer son attachement viscéral à ses racines, à ses coutumes, à sa terre, à son indépendance ; des petits hommes gris lui rappelaient sans cesse, ad baculum, qu’il était impératif de substituer à ces considérations rances et nauséabondes la seule vertu progressiste autorisée dans le monde moderne : consommer, et consommer vite.

 

Le lecteur averti établira d’emblée le lien entre ce préambule et la situation actuelle du football mondial en général, italien en particulier. Si le vingtième siècle permit l’existence d’un football des cultures enracinées, le vingt-et-unième les abrogea pour laisser place au football apatride, aculturé, exclusivement pécuniaire, dont l’aboutissement sera vraisemblablement, à terme, la concrétisation du projet Superligue. Paradoxalement, la résistance provisoire de quelques grands clubs séculaires, comme le Milan, le Bayern ou le FC Barcelone, aura quelque peu retardé la victoire totale du football à courte vue, dit moderne, sur son grand rival. En d’autres termes, le football du temps court aura dû patienter quelques années pour s’institutionnaliser.

 

Patience est de facto requise pour permettre aux jeunes talents de faire leurs gammes au contact de l’équipe première, de la compétition, et d’adversaires chevronnés. D’un pianiste débutant est rarement exigée la maîtrise du troisième mouvement de la Sonate au Clair de Lune de Beethoven ; à l’étudiant en architecture n’est pas non plus confiée la maîtrise d’œuvre d’un musée ; au journaliste à peine diplômé n’échoit jamais la direction d’une rédaction ; et pourtant, le travail et l’expérience permettent à chacun d’atteindre ces objectifs, au gré d’étapes qui forgent des compétences. Or, le football dit moderne ne donne que trop rarement aux jeunes du cru le temps de franchir sereinement ces étapes. En Italie, le primaverino doit être au niveau du titulaire qu’il remplace dès son deuxième match, s’il ne veut pas être transféré à la première occasion. En témoigne le temps de jeu accordé à Daniel Maldini la saison dernière : 143 minutes, un peu plus que les 91 minutes concédées à Lorenzo Colombo la saison précédente, avant l'enchaînement des prêts. En 2007/2008, Alberto Paloschi n’avait pu s’exprimer que pendant 274 minutes. L’année suivante, Matteo Darmian entra en jeu à trois reprises, pour un total de 37 minutes sur le terrain, avant d’être prêté à Padova, puis vendu à Palermo. Au même poste, dix ans plus tard, Raoul Bellanova s’assit cinq fois sur le banc sans jamais entrer en jeu. Matteo Pessina, champion d’Europe 2020, eut aussi droit à sa série de prêts pendant deux ans avant sa cession à l’Atalanta pour 1,78 millions en 2017. Quant à Alessandro Plizzari, vice-champion d'Europe U19 avec Bellanova, le bilan est ravageur : cinq ans de prêts avant son transfert définitif à Pescara cet été ; 38 fois sur le banc en Serie A avec le Milan, sans jamais jouer une minute. Lors de la saison 2013/2014, Riccardo Saponara, 23 ans, en provenance d’Empoli, n’avait été titularisé qu’à trois reprises, pour 243 minutes de jeu en sept matchs.

Plus éloquent encore est l’exemple de Patrick Cutrone, si performant lors de la saison 2017/2018, à 19 ans, avec ses 10 buts en 28 rencontres, dont 17 titularisations, qui ne fit que douze fois partie du onze titulaire la saison suivante, au moment où il eût été bienvenu de le soutenir, de l’épauler, et de favoriser son ascension si joliment amorcée.

 

Quel eût été le destin de ces joueurs s’ils avaient été progressivement et intelligemment intégrés à l’équipe première, dans le cadre d’un projet à long terme que la fin du vingtième siècle, si fructueuse pour les clubs italiens, permettait encore ? Dans quelle mesure le cadre spatio-temporel influe-t-il sur la carrière d’un joueur de football ? Si l’irréel du passé n’appelle aucune réponse catégorique et uniforme, l’histoire nous apprend que l’Italie a su faire croître ses enfants pendant un siècle, lorsque les quotas de joueurs nationaux l’y contraignaient. Nécessité a fait loi, et le palmarès des clubs italiens en a joui. Il serait cruel de rappeler la dérégulation de décembre 1995, l’hubris subséquent des dirigeants, ou la place actuelle du football italien sur la scène européenne.

En revanche, la question du temps long doit inclure la problématique de l’à-propos, de l’opportunité. Il est bien naïf de lister les échecs ultérieurs de certains jeunes talents pour justifier leur exclusion, sans jamais s’interroger sur les disparités entre les performances en U17 / U19 et la déception qui s’ensuit parfois. De telles disparités étaient moins fréquentes au siècle dernier, d’où le questionnement légitime du système actuel. Les sélections de jeunes sont toujours performantes, donc il n’est pas inconsidéré de penser que le bât blesse au moment du passage à l’équipe première, au moment des 150 minutes de temps de jeu par saison, au moment où le jeune attaquant performant est relégué sur le banc, avant son transfert à l’étranger, qui entrave logiquement toute perspective de progression. L’image de la plante qui fane si elle n’est pas arrosée à temps n’est pas nouvelle en ces lieux, mais illustre toujours aussi bien le mal profond du football italien, qui ne prend même plus le temps de savoir ce que ses propres joueurs pourraient devenir dans un cadre propice à leur épanouissement.

 

Patience est requise pour construire un collectif. Ce truisme fait écho au paragraphe précédent, car l’exclusion rapide des jeunes talents italiens, souvent mal remplacés, rend nécessaire le rappel de principes élémentaires : les barrières linguistiques et culturelles s’érigent contre le concept de sport collectif. Si de tels obstacles ne sont pas insurmontables, est-il pour autant nécessaire de les accumuler ou de les systématiser ? La leçon de football n’a jamais été la même en Italie, en Angleterre ou en Espagne, et la joyeuse confusion propre au monde moderne n’est pas encore totalement parvenue à gommer les particularismes nationaux, les modes de vie, de pensée, les différentes écoles de formation, d’où sont issus nos jeunes, modelés pour jouer ensemble. Or, un collectif performant se développe sur le temps long, du centre de formation à l’équipe première. Dans cette optique, l’écrin national présente de sérieux atouts, trop souvent négligés par les dirigeants. Des joueurs issus du même centre de formation s’accorderont mieux que des joueurs issus de centres de formation différents, mais le socle culturel commun favorisera in fine la cohésion des talents. La culture procédant de la géographie, il est contreproductif d’éluder la question nationale, et d’importer massivement des talents étrangers chaque année, au détriment de ceux qui sont ici depuis toujours. Les résultats le démontrent, comme le désintérêt de nombreux supporters, qui s’éloignent peu à peu de clubs qui ne leur ressemblent plus, pour se concentrer sur l’équipe nationale.

 

De surcroît, le système de la préférence étrangère, accentué par le decreto crescità, incite plusieurs joueurs locaux à demander leur transfert très tôt. C’est ainsi que Bryan Cristante souhaita migrer vers Benfica, après avoir joué 149 minutes en Serie A lors de la saison 2013/2014. Muntari et Essien décevaient à chaque rencontre, mais le jeune Cristante n’eut jamais réellement une chance de prouver sa valeur, et la rumeur du recrutement d’un nouveau milieu de terrain au printemps 2014 favorisa la décision d’un jeune joueur désabusé, très conscient de son époque. De la même manière, Manuel Locatelli comprit très vite en juin 2018, que son temps de jeu, déjà amputé de 1000 minutes par rapport à la saison précédente au profit d’un Biglia fantomatique, serait réduit à néant. Aujourd’hui, Cristante et Locatelli jouent plus de trente matchs de Serie A par saison, et sont champions d’Europe en titre, comme Pessina.

Sandro Tonali, quant à lui, a joué trente-six rencontres de Serie A la saison dernière, dont trente-et-une comme titulaire. Pourtant, le Milan était prêt à s’en séparer en juin 2021, après l’avoir envoyé sur le banc au profit de Meite pendant quatre mois. Pour rester dans son club de cœur, le joueur proposa de réduire son salaire, et un accord fut trouvé avec Brescia pour réduire le coût du transfert définitif. Néanmoins, Tonali fut près de subir le même sort que Cutrone et les autres.

Il est coutume de dire qu’un bon chef d’entreprise commet une faute grave en perdant ses bons éléments. Malheureusement, avant de les perdre ou de les pousser au départ, les dirigeants milanistes n’ont jamais été conscients de la valeur de leurs jeunes talents, parce qu’ils ne s’y sont jamais vraiment intéressés. Rappelons toutefois que le phénomène n’est pas récent : en décembre 2006, Cafu donnait des signes de faiblesse sur l’aile droite de la défense milaniste, et Galliani dut dépenser 8 millions d’euros pour recruter Massimo Oddo, formé au club dans les années 90, et cédé pour 1 million au Hellas en 2000. En mai 2007, le Milan remporta sa septième ligue des champions, avec Oddo titulaire sur le côté droit.

 

Privilégier le temps long implique de prêter une attention particulière au recrutement de jeunes joueurs intégrables au collectif, dont il convient de déceler le talent très tôt. C’est la fonction du recruteur, qui doit repérer les joueurs avant que les médias n’en fassent des vedettes.

Les adeptes de la consommation instantanée prônent en général le recrutement mondialisé d’individualités confirmées, en éludant par dogmatisme les critères énoncés plus haut, et en insistant sur l’aspect financier : les joueurs locaux coûteraient trop cher. Penchons-nous donc sur les transferts de quelques champions d’Europe en titre, de 2006 à nos jours :

-             Chiellini, acheté 7,7m à la Fiorentina par la Juve en 2006.

-             Bonucci, acheté 10,5m au Genoa par Bari en 2009.

-             Verratti, acheté 12m à Pescara par le PSG en 2012.

-             Acerbi, acheté 4m au Chievo par le Milan en 2012, revendu au même prix l’année suivante.

-             Jorginho, acheté 9,5m au Hellas par le Napoli en 2013.

-             Berardi, acheté 10m à la Juve par Sassuolo en 2015.

-             Belotti, acheté 8,4m à Palerme par le Torino en 2015.

-             Immobile, acheté 9,45m à Séville par la Lazio en 2015.

En 2015, le Milan a recruté Luiz Adriano pour 8m et Carlos Bacca pour 30m.

 

-             Castrovilli, acheté 1,9m à Bari par la Fiorentina en 2017.

En 2017, après avoir vendu Pessina 1,78m à l’Atalanta, le Milan a recruté Musacchio 18m, Rodriguez 15m, Andre Silva 38m, Calhanoglu 21m, et Biglia 17m.

 

-             Di Lorenzo, acheté 8m à Empoli par le Napoli en 2019.

En 2019, le Milan a recruté Duarte pour 10m et Krunic pour 8m.

 

-             Barella, acheté 32,5m à Cagliari par l’Inter en 2020.

 

Ajoutons trois autres joueurs intéressants :

-             Giuseppe Rossi, acheté 10m à Manchester par Villareal en 2007.

-             Politano, acheté 8,10m à la Roma par Sassuolo en 2016.

En 2016, le Milan a recruté Gustavo Gomez pour 8,5m et Jose Sosa pour 7,5m

 

-             Zaniolo, acheté 4,5m à l’Inter par la Roma en 2018.

En 2018, le Milan a recruté Laxalt pour 14m et Castillejo pour 25m. Six mois plus tard, le duo Paquetà-Piatek arrivait pour plus de 73m.

 

L’argument du coût est donc bien fallacieux, à moins, bien sûr, que les clubs ne lorgnent les joueurs italiens qu’après leur première sélection chez les A, leur promotion médiatique et l’inflation qui s’ensuit. Le cas Zaniolo est, sur ce point, révélateur : estimé à 50 millions d’euros par la Roma cet été, il fut recruté pour 4,5 millions il y a quatre ans. Félicitations aux recruteurs romanisti qui avaient fait leur travail correctement, à temps. Davide Frattesi, international A, proposé au Milan cet été pour la juste somme de 30 millions d'euros, était bien plus abordable l'été dernier, mais le sera sans doute bien moins l'été prochain. Comment ne pas s'ébaubir lorsqu'un club qui a dépensé plus de 20 millions sur Calhanoglu ou sur Castillejo se permet de snobber un talent national comme Frattesi ?

 

 

Le football moderne tisse habilement sa toile : il fait table rase du passé, du patrimoine, et s’accommode des piètres résultats obtenus par des joueurs hors-sol, recrutés par des dirigeants hors-sol. Il ne s’encombre pas de matière première, à laquelle il privilégie des produits pas toujours finis, interchangeables, dont la valeur marchande est souvent plus élevée que la valeur sportive. En Italie particulièrement, l’immédiateté règne aux dépens du temps long, sous couvert d’un économisme peu convaincant, facilement réfutable.

Ce nouveau modèle, aujourd’hui quasi-hégémonique, ne tolère pas l’exception : même les courageux résistants des années 2000 ont fini par courber l’échine. Tous ces clubs avaient d’ailleurs succombé aux sirènes de la Superligue l’année dernière, avant d’être rappelés à l’ordre par leurs supporters, très majoritairement opposés au dévoiement du football européen. Une question de temps ?

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Panorama des arguments en présence

26 Mars 2022 , Rédigé par R.Baggio

Ils soutiennent la Nazionale :

  • En réduisant la quantité, les dirigeants de clubs ont de facto réduit la qualité.
  • Les jeunes stagnent ou régressent après vingt ans parce qu’on les prive du temps de jeu qui leur était autrefois accordé.
  • Les étrangers titularisés font beaucoup moins bien que les Italiens qu’ils ont remplacés, et participent de la destruction d’un jeu « à l’italienne » qui a fait ses preuves.
  • Le long terme doit être privilégié : formation, insertion progressive, patiente et indulgente, promotion des jeunes, ascenseur social ; quitte à se priver provisoirement des titres européens dont nous privent déjà les actuels titulaires.
  • Il faut une adéquation entre un club, une ville, une région, une nation, un peuple.

                                                              

Ils soutiennent le supranationalisme :

  • Les Italiens sont nuls et puis c’est tout.
  • Les jeunes gagnent avant vingt ans parce que leur organisation tactique masque leur faiblesse.
  • Les étrangers sont meilleurs que les Italiens qu’ils ont remplacés, et enrichissent le football italien en vendant des maillots en Chine.
  • Les clubs italiens ne gagnent plus parce qu’il y a encore trop d’Italiens.
  • Nous sommes tous citoyens du monde ; les frontières sont dépassées ; le nationalisme c’est la guerre.

 

Ils font semblant :

  • Les Italiens sont trop chers.
  • Les stades sont trop laids.
  • C’est la faute du sélectionneur.
  • Les clubs sont des entreprises privées, à but lucratif.
  • Il faut des résultats immédiats, donc pas de place pour les jeunes.

 

Ils faisaient déjà semblant il y a vingt ans :

  • La désitalianisation est un fantasme : les Italiens ne seront jamais minoritaires dans leurs clubs.
  • Les étrangers nous ont fait gagner, donc il en faut plus.
  • Le cynisme défensif est dépassé : place aux latéraux qui attaquent, et aux scores fleuves.
  • L’Italie est en fin de cycle, ça reviendra un jour.
  • Ne nous recroquevillons pas sur nous-mêmes, et avançons sereinement vers le progrès.
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L'acmé du football moderne

19 Avril 2021 , Rédigé par R.Baggio

La transformation du football est en marche, et suscite des émotions diverses depuis son annonce officielle hier soir. Il est vrai que cette Super Ligue, pensée par et pour l’élite, semble sortie tout droit d’un film de science-fiction du type Elysium ou Divergente, tant elle bouscule et mitraille l’ordre établi. Mais qui peut honnêtement s’étonner d’une telle évolution d’un sport qui la fomente depuis des lustres ?

 

Le projet Super Ligue, rêve de Berlusconi et ses sbires, faisait déjà la une des médias dans les années 90, sans que personne ne le crût réalisable. Il arrive malheureusement qu’une part non négligeable des victimes doutent du vice et du sadisme de leurs bourreaux. Il y a parfois chez l’homme cette naïveté consentie, entretenue et rassurante, qui entrave toute anticipation des sévices dont ne manquent pas de l’accabler ses élites. La Super Ligue est-elle plus impopulaire que certaines réformes annoncées dans des programmes présidentiels que personne ne lit ? Irrite-t-elle davantage le peuple du football que le laxisme et la bienveillance accordés par les séides du mondialisme aux agresseurs du quotidien ? Surtout, qui peut décemment feindre la surprise, après deux décennies de signes avant-coureurs dénoncés par les lanceurs d’alertes ? Non, nous ne pouvons que constater l’aboutissement d’un processus amorcé il y a longtemps, jalonné d’étapes aussi destructrices que son point d’orgue.

 

La critique la plus évidente, omniprésente dans la presse du jour, est la suppression de la méritocratie sportive. Le club des ultra-riches ne tolère plus l’insubordination des petits, qui osaient encore parfois l’écorner à la loyale sur le terrain, et faire ainsi barrage à son désir d’hégémonie. Comment ne pas songer à la célèbre et péremptoire réplique de Don Salluste dans La folie des grandeurs : les pauvres c’est fait pour être très pauvre et les riches très riches. Ce personnage, créé par Victor Hugo dans Ruy Blas, ne renierait sans doute pas la ségrégation footballistique dont il est question aujourd’hui, qui prive le sport roi de ses deux principales saveurs : l’incertitude, et l’exploit qu’elle induit parfois. Certes, la somme de 350 millions promise à chaque participant est plus élevée que les trente deniers qu’empocha Judas pour trahir le Christ, mais compense-t-elle ce que perdront inéluctablement les clubs et les joueurs en cédant ainsi aux sirènes de la finance mondialisée ?

 

En effet l’UEFA, la FIFA et les fédérations nationales, bien qu’idéologiquement déflorées depuis longtemps, n’ont pas tardé à réagir en menaçant d’exclure les coupables de toutes les compétitions nationales et internationales. En admettant que la sentence soit officiellement prononcée et appliquée, et que les pertes financières engendrées par la migration des clubs de l’élite ne pèsent plus lourd dans la décision que le désir de virginité éthique retrouvée, le nouveau contexte qui s’ensuivra permettra de trier les joueurs vénaux et les vrais patriotes : on nous rebat les oreilles à longueur de journée de la nouvelle génération de citoyens du monde, globe-trotters sans-frontiéristes et déracinés, donc le marché des transferts risque d’être, pour une fois, passionnant. Qui osera se priver de Coupe du Monde ? Qui jouira des huées et des quolibets du peuple enraciné, qui soutient invariablement son équipe nationale, entonne l’hymne et brandit le drapeau ? Il y en aura, bien sûr, comme il y en a qui jouent en Chine et d’autres qui influencent à Dubaï, mais combien seront-ils, et surtout, que récolteront-ils ?

 

Au fond, nous savons que les menaces des instances internationales ne sont jamais irrévocables, et que tout cela n’est que pure conjecture, d’autant qu’une bataille juridique de longue haleine se tiendra dans les prochains mois. Néanmoins, les signataires ont bien vendu leur âme à Mammon, et parachevé leur déshumanisation. Les sponsors et leurs contraintes — tournées à l’étranger, placements obligatoires de produits —, le naming, le parachutage et la préférence étrangère ont déjà détruit l’essence du football et du jeu, particulièrement en Italie. Le Milan, la Juve et l’Inter du 2+9 ou du 1+10 n’ont plus rien de milanais ou de turinois, ni d’Italien, hormis le territoire qu’ils occupent. Ils renient leur identité depuis trop longtemps, au grand dam de nombreux supporters locaux. Leur exclusion de la Serie A serait par conséquent logique et bienvenue ; leur exclusion du territoire italien, avec naming à la clef, n’en serait pas moins juste, et permettrait au Torino d’être ce qu’il est déjà dans le cœur des supporters : le seul club de la ville. Un nouveau club milanais pourrait voir le jour, et retrouver la fierté qui permit en 1908 au Milan de rester Milan. Pourquoi ne pas l’appeler AC Milano ?

 

 

 

La presse mainstream, qui relaie chaque jour l’opinion minoritaire des éternels choqués, doit aujourd’hui se faire l’écho de la majorité, tant l’impopularité du projet Super Ligue est flagrante, malgré l’argument captieux de ses promoteurs, qui prétendent donner au public ce qu’il attend. En réalité, dans un monde qui piétine les résultats des rares référendums autorisés, qui se soucie encore réellement de la volonté du peuple ?

Cela dit, l’histoire des peuples et des nations regorge d’exemples de renaissances, de résurrections ; et les supporters, souvent plus loyaux que ceux qui composent leur équipe, pourront toujours rebâtir et réanimer ce qui les lie au club de leur ville depuis toujours : l’enracinement, l’histoire, la tradition, la culture, le patrimoine, la fidélité et la pérennité. Tant de valeurs qui feront perdurer la passion pour le football bien au-delà des soubresauts de la Super Ligue.

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Le supporter et le sol

27 Juillet 2020 , Rédigé par R.Baggio

Dire que le football a changé depuis vingt ans est un lieu commun. Constater les effets de cette évolution sur les mentalités l’est un peu moins. Des stades impersonnels sponsorisés aux clubs déracinés et déculturés, en passant par le reniement des particularismes tactiques, tout valide la thèse de la modernisation du football. Face à de tels bouleversements, perçus comme une bénédiction par les uns, et comme une décadence par les autres, une constante subsiste : les supporters. Sommés de se moderniser aussi, ils accompagnent avec plus ou moins d’appétence ce qui leur est souvent présenté comme une fatalité. Qu’ils aient connu le football d’antan, qu’ils supportent une équipe nationale, qu’ils aient le souci de la préservation d’un patrimoine et de valeurs, peut influer sur leur appréciation du football d’aujourd’hui.

 

On distingue les très modernes mondialistes, pour qui les nations sont des entités néfastes, d’un autre temps, qu’il faudrait éradiquer, quoi qu’il en coûte. Contrairement à l’immense majorité des supporters, ils honnissent les équipes nationales, et se réjouissent donc de la disparition des locaux dans les clubs, ainsi que des associations de joueurs et des automatismes qu’offraient jadis les clubs aux équipes nationales. Il faut leur reconnaître le mérite de la cohérence et de l’honnêteté. En général ils assument, tout en alléguant le faible niveau des autochtones. On imagine leur embarras lorsque les jeunes du cru arrivent plusieurs années d’affilée en finale des compétitions européennes, mais les mondialistes ne s’encombrent ni de palmarès, ni de statistiques : seule compte la cause.

Ils font fi des paramètres géographiques ou culturels, et balaient d’un revers de main toute notion d’héritage ou d’identité, qu’ils assimilent à un anachronique folklore. Pour les mondialistes, entre le Milan et l’Inter, ce n’est qu’affaire de couleur de rayures.

 

Il y a les modernistes purs et durs, adeptes du galactisme (même du pauvre) et qui, tout en supportant une équipe nationale, encouragent l’évolution antinationale du football, en estimant que ce qui vient de l’étranger est forcément supérieur, ou aussi bien, mais moins cher (malgré les innombrables contre-exemples), et persistent par leur suivisme à valider la destruction des équipes nationales, mais aussi de l’enracinement, du patrimoine, de l’héritage, et de l’essence d’un club. Sous couvert d’économisme, ils se font complices des mondialistes, sans l’assumer complètement.

 

Il y a les résignés, qui ont connu et apprécié l’époque pas si lointaine du football vraiment national, avant de courber l’échine. Leur doxa se décline en slogans du type : « le monde a changé, on n’aime pas mais c’est comme ça, on n’y peut rien, donc on accepte. » Ceux-là, qui chaque année essaient de nous faire croire que la nouvelle pépite à 40 millions d’euros est bien meilleure que celle qui nous avait déçus l’année précédente, ceux-là ont abdiqué, et encouragent par leur soumission l’évolution antinationale du football.

 

Enfin, il y a les réactionnaires, souvent vilipendés, ringardisés, voire diabolisés, qui ont à la fois le souci du niveau de l’équipe nationale qu’ils supportent, mais plus généralement des équipes nationales, parce qu’ils préféreront toujours regarder un Mondial qu’une ligue des champions. Les courbes d’audience comparatives permettent d’estimer leur nombre. Souvent, d’ailleurs, ils ont la nationalité du club qu’ils supportent (on peut le constater en comparant la teneur des commentaires sous les articles des journaux italiens à ce qu’on lit sur certains forums francophones).

Mais, bien au-delà de l’inconditionnel soutien à l’équipe national, il y a la critique du club hors-sol, le rappel que chaque club occupe un stade, une ville, un territoire, et qu’il doit donc en retour produire pour ce territoire. Il y a aussi l’idée que les supporters locaux, qui payent leur billet d’entrée au stade, qui gravitent toute la semaine autour de ce même stade, doivent pouvoir s’identifier au club, à ses valeurs, à son histoire. Rien de très moderne, en somme.

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La sostituzione moderna

27 Juillet 2019 , Rédigé par R.Baggio

À l’heure où le rossonero vire au nerazzurro du côté de Milanello, Patrick Cutrone est contraint de s’exiler en Angleterre. Deux ans après son éclosion fulgurante et la mise au pas de Kalinic et Silva, internationaux croate et portugais, le Milan le congédie au profit de Leao, autre international portugais, remplaçant en Ligue 1, dont l’efficacité devant le but semble moins évidente que l’insolente somme déboursée par le Milan, dépeint comme impécunieux depuis des mois. À la moins-value financière s’ajoutent donc les doutes sur le niveau réel du remplaçant et la déception des tifosi de San Siro, qui avaient fait de Cutrone leur favori depuis deux ans, et lui avaient renouvelé leur attachement via divers sondages sur des sites milanistes ces dernières semaines.

 

Cependant, la énième trahison du peuple milaniste par ses dirigeants ne surprend guère, car la disgrâce du jeune attaquant italien a été minutieusement orchestrée en amont, dès l’été 2018. Après la saison de la révélation, la relégation sur le banc des deux internationaux étrangers, et les dix buts inscrits en championnat, miraculeux eu égard à l’aridité de l’animation offensive milanaise ; après avoir gagné de haute lutte ses galons de titulaire, Cutrone a dû s’éclipser, et laisser place à un Higuain moribond, expédié en Angleterre six mois plus tard. Puis, la réussite immédiate de Piatek et l’obstination de Gattuso pour un 433 toujours stérile ne lui ont laissé que trop peu de temps de jeu et d’occasions pour se rappeler au bon souvenir de San Siro, qui le réclamait à chaque rencontre.

 

Le football moderne préfère les défenseurs qui attaquent, quitte à moins bien défendre ; et les attaquants qui défendent, quitte à moins marquer. On reproche au jeune attaquant de vingt-et-un an de n’être que finisseur, de ne vivre que pour sa fonction d’avant-centre, et de combler moins bien que son remplaçant les lacunes des milieux offensifs et des ailiers. On lui reproche en somme d’être spécialiste, donc anachronique dans un football qui exige que tous fassent tout à moitié. Cutrone paye les imprécisions de Castillejo et Kessie, l’irrégularité de Suso et les lacunes de Calhanoglu. Ses coéquipiers ont incontestablement failli en privant leur buteur de ballons exploitables, et entamé au fil des mois la confiance qui fonde l’efficacité d’un buteur à tout âge. Pourtant, ils sont maintenus.

 

Pire, le Milan ne sait plus valoriser un potentiel. Un talent se pétrit, se modèle, se cultive et se développe… au moment opportun. Des dirigeants constructifs ne peuvent ignorer qu’une progression doit être soutenue et encouragée à l’instant T : on ne bride pas un joueur en pleine ascension. Exclure un jeune talent de son cocon le prive de ses repères, de ses racines, et hypothèque gravement les perspectives de réussites. Peut-être faut-il y voir le principal élément de réponse à la question que se posent de nombreux observateurs du football italien : pourquoi les jeunes qui, comme les U17 depuis deux ans, brillent avec leur sélection, ne percent-ils pas davantage en équipe première ? Si, en juillet 2018, alors en pleine confiance, Cutrone avait été confirmé dans les fonctions qu’il avait conquises par son travail et sa détermination, la situation serait certainement très différente aujourd’hui. De surcroît, une meilleure animation offensive, conditionnée par le recrutement de milieux de terrain et/ou d’ailiers plus créatifs et réguliers, aurait sans doute perpétué la confiance et l’efficacité de l’attaquant.

 

Les clubs italiens, qui brillaient avec les jeunes du cru, déchoient désormais sans eux. À l’heure où le peuple italien lutte pour ses emplois, la sauvegarde de son patrimoine culturel et son identité, le Milan cherche à se départir chaque année un peu plus de ses valeurs originelles, à exclure ses jeunes talents (cf. Plizzari et Bellanova), et à parfaire son intérisation, au mépris des aspirations du peuple de San Siro. C’est le football moderne : déraciné, déculturé, mais surtout nouveau, donc mieux, et à marche forcée, pour Cutrone comme pour nous.

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Du football des nations

11 Juillet 2018 , Rédigé par R.Baggio

Le niveau est minable ; les grandes nations ne sont pas à la hauteur ; les ballons d’or sont éliminés.

Ainsi s’expriment de nombreux observateurs depuis quelques semaines à propos du Mondial russe. Nous décidons de laisser de côté les habituels commentaires russophobes qui jalonnent les articles bien-pensants, car notre intérêt se porte bien davantage sur le terrain et les quelques conclusions qu’il nous suggère, immanquablement liées aux idées développées sur ce blog depuis une dizaine d’années.

Par définition, une équipe nationale est un agrégat de talents nationaux, appelés pour porter haut les couleurs de leur pays, pour le représenter dignement, et lui faire honneur dans des compétitions qui passionnent le monde entier. Il semblerait donc logique que la cohésion collective d’une équipe nationale soit inférieure à ce qu’un entraîneur de club bâtit en plusieurs mois, plusieurs années parfois. Pour contourner cette difficulté, les sélectionneurs se sont de tout temps appuyés sur les ossatures des meilleurs clubs du pays, afin d’intégrer à leur équipe les automatismes préexistants. Par exemple, l’Italie 94 était bâtie sur le socle milanais champion d’Europe en titre ; l’Espagne 2008-2014 sur le canevas barcelonais, etc.

A cette constatation doit s’ajouter la cohésion culturelle qui liait les joueurs de chaque pays : en Italie, les écoles de football enseignaient à tous les mêmes valeurs, enracinées dans un patrimoine bien défini. Il y avait une école italienne du cynisme et de la défense, une école allemande de la rigueur, une école anglaise du fighting spirit. Ces concepts abstraits, que les mondialistes relativisent et dénigrent en les qualifiant de clichés ou de folklore, étaient pourtant concrètement déclinés en une série de préceptes inculqués aux aspirants footballeurs, développés en club et consacrés en sélection. Surtout, les amateurs de football savaient que les multiples identités de jeu transmises de génération en génération se confrontaient tous les deux ans, au rythme des compétitions internationales.

La conséquence positive du système d’alors était la compatibilité presque essentialiste de joueurs issus de clubs différents. La couleur locale était en réalité couleur nationale, et rassemblait joueurs, jeux et mentalités. Les collectifs étaient donc rodés, efficaces, agréables à regarder, mais ils affirmaient surtout une identité : une conception du football propre et consubstantielle à un territoire, une langue, une histoire, une culture, un peuple, une nation. Le but était de prouver que le football de son pays prévalait sur ceux pratiqués par les adversaires. En somme, c’était une transposition au sport des multiples conflits des siècles passés.

Ce mondial démontre un peu plus encore que les précédents à quel point la mondialisation des clubs a tué le football des nations. L’Italie pas qualifiée, l’Allemagne humiliée, l’Espagne balayée : les trois derniers champions sont à différents degrés d’agonie. Il suffit de regarder l’effectif actuel du Barça champion d’Espagne ou de la Juve championne d’Italie pour en comprendre les causes. Même constatation chez leurs dauphins d’ailleurs : les autochtones sont bien rares. Sans matière première, les sélectionneurs nationaux peinent à reconstituer les associations d’antan, à l’heure où la formation et les identités de jeu s’aseptisent. Même le Brésil et l’Argentine apparaissent dénaturés.

Il est assez ironique de retrouver les Three Lions à un stade avancé d'une compétition, pour la première fois depuis 1996. Serait-ce la conséquence de la homegrown player rule, de l’ingéniosité de Southgate, ou simplement d’un tirage au sort avantageux ? Un point ne fait pas débat : hormis Pickford, les titulaires jouent tous dans le Big Four. Les Anglais, précurseurs du football moderne, cosmopolite et mondialisé à la fin des années 90, retrouveraient-ils la voie de la raison, fortement motivés par les contraintes liées à l’application prochaine du Brexit ? Autre ironie savoureuse : alors que la sélection anglaise a officiellement pris ses distances avec le kick and rush traditionnel, elle est toujours aussi dominatrice et décisive dans le secteur aérien, comme s’il était impossible de gommer certaines aspérités.

Finalement, la faillite des grandes nations de football a permis à d’autres, peu habituées aux quarts de finale, de se mettre en évidence : des petits pays comme la Belgique et la Croatie auront vendu chèrement leur peau. L’équipe d’Uruguay, privée de son meilleur joueur et de la lucidité de son gardien, aura tenu tête à la France. Enfin, la Russie, malgré des limites techniques évidentes, est passée près de la demi-finale. Des joueurs plus ou moins talentueux, mais surtout dévoués à la cause nationale, auront, avec leurs armes, tenu tête aux ténors du football.

Malgré ces transformations à marche forcée, une certitude demeure : les audiences d’une coupe du monde écrasent toujours celles des compétitions de club. La ferveur populaire n’a jamais quitté l’équipe nationale, quel qu’en soit le niveau. À l’heure où les résultats des élections dans la plupart des pays d’Europe réaffirment la prédominance de l’identité nationale sur toute autre considération, le football n’est que la vitrine des dichotomies peuple/élite, patriotisme/mondialisme, consommateur/citoyen. Les tentatives plus ou moins heureuses de contourner le carcan bruxellois – homegrown player rule en Angleterre, loi Tavecchio en Italie – ne sont que les prémices du ré-enracinement des peuples, qui aspirent à se réapproprier leur identité. Sans doute dans quelques années retrouverons-nous un football des nations à l’image des nations. C’est le sens enthousiasmant de l’histoire.

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Pirlo, joueur d'une nation

7 Août 2014 , Rédigé par R.Baggio

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Mai 2012 : champion d’Italie.

Juillet 2012 : finaliste de l’Euro 2012, au terme duquel il comptait trois distinctions d’homme du match, comme en 2006.

 

Statistiques de l’année 2012 :

- 3368 passes réalisées ; 2947 réussies, soit un pourcentage de réussite de 87%. Personne n'a fait mieux en Europe.

- 141 occasions de buts sont nées de ses passes (ce qu'on appelle key pass outre-Manche), autre record.

 

Janvier 2013 : élu meilleur joueur de Serie A par ses pairs.

Mai 2013 : champion d’Italie.

Janvier 2014 : élu meilleur joueur de Serie A par ses pairs.

Mai 2014 : champion d’Italie

 

14 Juin 2014 : premier match d’une faible Nazionale contre l’Angleterre. A dix jours de l’élimination fracassante contre l’Uruguay, l’équipe d’Italie croit encore en ses chances, grâce à son homme providentiel, l’un des rares qui surnagèrent dans un océan de médiocrité, comme en 2010. Après le  match, les statistiques ébahissent une nouvelle fois les commentateurs : le fuoriclasse italien a réussi 103 passes sur 108 ! Quelques jours plus tard, contre le Costa-Rica, Balotelli se montra incapable de convertir en but de la qualification un énième caviar de son meneur de jeu, illustrant ainsi l'inaptitude de l’équipe à se hisser au niveau de son leader.

 

  Juin 2011 : à l’issue d’une saison ternie par une longue blessure, Galliani lui refuse un contrat de trois ans, parce qu’il est trentenaire. Allegri lui refuse déjà une place de titulaire du poste qu’il occupe depuis une dizaine d’années au club, et l’a relégué sur le banc. Nous avons été champions sans toi, lui rappelle son directeur sportif. Quelques semaines auparavant, Andrea Pirlo réaffirmait son désir de rester au Milan AC, mais en juin 2011, c’est en larmes qu’il quitte ses coéquipiers à Milanello. Blessé, humilié, trahi, il doit trouver un club qui lui permette d’évoluer au plus haut niveau tout en restant à proximité du sélectionneur national, car l’objectif numéro un demeure l’Euro 2012. Contrairement au Milan, la Juventus, a priori moins attrayante, ne joue pas la ligue des champions. Désireuse de relever la tête après plusieurs années de disette, la Vieille Dame lorgne celui que les observateurs qualifient depuis des années de meilleur regista du monde. Le projet est séduisant, et on promet au joueur ce qui lui est désormais refusé au Milan : les clefs du jeu, et trois ans de contrat. C’est ainsi que se conclut l’affaire du siècle : Andrea Pirlo signe à la Juventus, sans que le Milan ne récolte un centime.

 

Trois ans plus tard, quel bilan tirer ? La Juve est triple championne d’Italie, et le Milan ne cesse de sombrer. Le changement de camp du maestro a fait pencher la balance de l’autre côté. Pourtant, en juin 2011, Pirlo était cuit, fini, bon pour la retraite, selon de nombreux supporters milanistes, selon son entraîneur et ses dirigeants, qui ne lui accordaient qu’un an de contrat. Les observateurs se demandent encore comment le club de Berlusconi a pu se fourvoyer à ce point, comment l’équipe d’Allegri, en panne d’inspiration, a pu se priver d’un tel stratège ? Et surtout, que répondre à l’éternelle question, qui a trahi qui ?

 

L’autobiographie de Pirlo, Penso quindi gioco, a conforté l’opinion des milanisti les plus virulents durant l’été 2013. Le journaliste Alessandro Alciato, plume affûtée d’un joueur amer et revanchard, y met en relief dès les premiers chapitres le climat de l’été 2011, et enfonce le clou en évoquant les désirs passés de Real et de Barça, tout en écorchant quelque peu l’aura du Milan. Les anecdotes truculentes et vendeuses se suivent, les deux piques font mouche, et les réactions sont à la hauteur des attentes. Pirlo a bien trahi, vergogna !

  Il est toujours curieux de constater que quelques lignes dans un livre pèsent plus lourd dans la balance que dix ans de loyaux services, sans le moindre écart de langage. Le Pirlo dont tout le monde – entraîneurs inclus – louait le caractère docile et ductile depuis 2001 était devenu un affreux mercenaire, horrible personnage sans foi ni loi. Acteur refoulé, le paria lombard aurait donc dupé son monde pendant dix ans, masquant habilement sa véritable nature de dangereux trublion. Les circonstances troublantes du départ avaient pourtant été détaillées en interview par Gattuso et Nesta dès 2011, et la ficelle du règlement de compte par biographe interposé était grosse, mais non, Pirlo était bien un traître.

 

Comme son maître Baggio, Pirlo a évolué dans les trois grands clubs du nord de l’Italie. Il est toujours difficile pour certains supporters de comprendre la différence entre passer chez un concurrent par opportunisme et se faire pousser dehors par un entraîneur – Lippi pour Baggio, Allegri pour Pirlo – ou par un dirigeant.

Andrea Pirlo fut le seul joueur italien capable d’endosser le costume de meneur de jeu de la sélection nationale après Roberto Baggio, gagnant ainsi l’estime et l’affection de millions de supporters transalpins. Trois fois homme du match lors de la coupe du monde 2006, Pirlo écrivit alors l’une des plus belles pages de l’histoire du football italien, en portant son équipe vers la victoire finale attendue depuis vingt-quatre ans !

Comme Baggio, Pirlo n’appartient pas à un club ou à un groupe de supporters, mais à la nation italienne tout entière, et à son histoire. C’est le cas de quelques joueurs exceptionnels, qui transcendent les rivalités du quotidien. C’est un peu comme si chaque stade, chaque virage avait droit à un morceau d’histoire de Pirlo, comme un désir et une chance d’être témoin de quelques moments de grâce d’un héros national. Conscient comme son aîné de l’honneur suprême qui caractérise le port du maillot azur, il déclarait dans son livre :

L'Italie est juste plus importante. Plus importante que l'Inter, le Milan, la Juventus ou n'importe quel autre club. C'est le summum !

 

Amen.

 

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Il Genio

7 Avril 2014 , Rédigé par R.Baggio

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Dejan avait un talent particulier. C'était un talent pur, pas scolaire. Il y a des joueurs qui savent tout faire, mais lui avait ce quelque chose en plus. Des mouvements extraordinaire, un animal ! Il simplifiait tout. La balle la plus difficile à contrôler, il la maîtrisait si facilement. Il allait de l'avant, dribblait comme lui seul le savait.
Si vous regardez Cristiano Ronaldo, tous ses dribbles sont préfabriqués. Même si c'est un joueur extraordinaire, ça reste scolaire. Dejan avait ce côté naturel qu'a Messi aujourd'hui. Il était extraordinaire.

 

Zvonimir Boban, le 6 avril sur Bein Sports.

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Still right

17 Septembre 2013 , Rédigé par R.Baggio

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FORMER France international David Ginola says there are now TOO MANY foreigners in the Premier League.

In a frank assessment of the current state of the game in England, Ginola said: I think it is stopping younger British players from coming up through the academies.

Arsenal’s £42.5million Mesut Ozil and Tottenham’s £30m Erik Lamela are among the latest wave of foreign superstars to arrive in the country.

But ex-Spurs and Newcastle star Ginola says the game’s rulers need to address the situation and look at only allowing three foreigners per club in matches. He said: You should have at last seven or eight English players in a team and stick to the same rules from the 1990s when clubs were allowed only three foreign players.

That way when you win something with eight English players you are proud. If you win something with 11 foreigners I don’t see the point.

 

Source :  http://www.dailystar.co.uk/sport/football/338786/Foreign-stars-wrecking-Premier-League

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De la cohésion

17 Juillet 2013 , Rédigé par R.Baggio

 

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Cohésion vient du latin cohaerere, qui signifie être uni, attaché ensemble. L’étymologie correspond parfaitement à la première acception du terme français. Le dictionnaire de l’Académie Française précise que la cohésion est également la solidarité entre les membres d’un même groupe humain assurant son homogénéité.

L’idée de cohésion dépasse le collectif, mais c’est la cohésion qui conditionne le bon fonctionnement et l’utilité d’un collectif. L’objet de ce texte est de présenter les divers éléments permettant d’assurer la cohésion au sein d’une équipe de football sérieuse, dont l’objectif est la conquête de titres prestigieux.

La cohésion est nécessaire dans le cadre d’un projet collectif bien défini, conçu et pensé a priori, auquel  adhère chaque membre du collectif. L’adhésion, prérequis obligatoire, conditionne la cohésion, et marque la première étape dans l’optique de la réalisation du projet. Dans une équipe de football, l’attachement spontané de chaque joueur à son club, et le désir de contribuer à sa réussite, devraient figurer parmi les premiers critères de sélection. L’adhésion au projet collectif s’oppose à l’arrivisme individualiste rampant, qui corrompt, constitue et définit le football moderne.

Comment assurer la cohésion productive, voire la communion d’individus, au sein d’une équipe de football ?

 

Un point fait consensus : le temps, et l’âge auquel s’opère l’adhésion. Concrètement, le jeune supporter, qui suit passionnément son équipe favorite chaque semaine, assiste aux matchs – voire aux entraînements – et joue parfois d’ailleurs dans l’équipe de jeunes du même club, prend de l’avance sur la concurrence. Il semblerait téméraire de dissocier totalement la question locale de l’adhésion. En effet, la proximité géographique, ainsi que le contact physique régulier avec le club et son environnement permettent d’établir un lien affectif particulier et pérenne évident entre le jeune et son équipe, sans parler de la transmission familiale. Ainsi, au moment d’intégrer le centre de formation du Milan AC, le jeune Milanais baigne depuis son plus jeune âge dans une ambiance propice à l’adhésion au projet et aux valeurs du club. Le travail du centre de formation consiste alors à développer – selon des critères précis, propres au patrimoine du club – les qualités de footballeur du jeune en question, mais aussi l’esprit de communion avec le club et les autres jeunes. L’idée est de former à la fois des joueurs de football et des hommes, tâche ô combien négligée depuis une bonne quinzaine d’années.

 

La cohésion dépend donc fortement de l’éducation et de la formation, sans surprise. Cette dernière n’est pas universelle, et si les passes, les tacles et les coups de pied arrêtés n’ont que peu de variantes, la conception du football et les grandes orientations qui en découlent sont loin d’être identiques en Italie et en Angleterre ou au Brésil. Cette idée de particularisme culturel, lié au sol et au peuple qui l’occupe,  aujourd’hui vivement réprimée par les apôtres de l’idéologie dominante, a construit le football pendant un siècle au moins, et perdure çà et là, selon la résistance plus ou moins forte de chaque dirigeant de club au diktat mondialiste.

Reprenons notre jeune en formation, qui a adhéré au projet, et fait ses gammes dans un cadre qu’il connaît par cœur. Lui qui a depuis dix ans les posters de Maldini, Nesta ou Cannavaro sur les murs de sa chambre, lui qui encourage depuis des années un club et une sélection nationale héritiers du football de Rocco et Capello, ne sera pas surpris qu’on lui inculque les valeurs défensives du football italien, qui sont siennes depuis toujours. Il n’a pas à être convaincu ni forcé, puisqu’il a adhéré au projet il y a longtemps. L’apprentissage du placement, de l’anticipation, de la rigueur et de la sobriété, propres aux grands défenseurs italiens, n’est que l’application décomposée des actions qu’il a admirées au stade à maintes reprises. Le travail des formateurs est d’autant plus facilité qu’ils ont face à eux une immense majorité de jeunes tout aussi ouverts à cet enseignement et à cette transmission de valeurs. La communion de ces joueurs permettra d’assurer une succession de qualité, à l’image du Barça depuis de nombreuses années. Le cercle vertueux local-adhésion-éducation-communion-collectif demeure le fondement d’une vraie grande équipe.

 

Notre insistance sur le particularisme culturel exclut-elle tout recrutement étranger ? Assurément non. C’est tout l’intérêt du travail d’assimilation qui doit s’opérer dans les centres de formation, et du travail des recruteurs, qui ont pour fonction de repérer les joueurs compatibles avec le projet du club. La rareté, et les besoins spécifiques à un poste bien précis, justifient parfois le recrutement hors des frontières : c’est ainsi que les Van Basten, Batistuta, Savicevic, etc, sont venus enrichir et parfaire les équipes types italiennes des années 90, dont le succès reste inégalé. Soulignons qu’aucun d’entre eux ne fut recruté à prix d’or, et qu’il s’agissait à l’époque de pallier un manque, et non d’en créer. L’Italie, si prompte à former des défenseurs et des milieux de terrain, est plus avare en grands attaquants, d’où la nécessité objective pour les grands clubs italiens de se tourner vers l’étranger. Le football décadent, qui barre la route aux jeunes talents locaux via l’import massif, est une invention récente, aux antipodes de ce que nous décrivons. Surtout, les caractéristiques technico-tactiques des recrues étaient en adéquation avec les exigences du calcio, et l’assimilation était rapide. Rappelons que l’assimilation est l’adoption des valeurs du nouvel environnement pour s’y fondre, en allant du différent au semblable. Le travail du recruteur en amont, puis de l’entraîneur, des dirigeants, et du club en général, est capital pour mener à bien ce processus.

 

  L’objectif est d’agréger les talents, et de modeler un tout harmonieux. Si les joueurs, formés au club ou non, ont adhéré au projet, si le recrutement a été fait intelligemment, alors la voie semble tracée. Néanmoins, l’ultime facteur, décisif, reste le rôle de l’entraîneur. Si l’idéologie et la tactique mise en place par l’entraîneur vont à l’encontre de tous les grands principes et valeurs du calcio, les joueurs auront plus de difficulté à s’épanouir, et les résultats risquent de décevoir. Si, en revanche, l’entraîneur conçoit une stratégie calcio-compatible, il y aura cohésion, et probable succès.

          La force du Milan des Invincibili fut la cohésion plus que les individualités, si fortes fussent-elles. La célèbre défense Tassotti-Costacurta-Baresi-Maldini est la meilleure de l’histoire parce qu’elle se connaissait par cœur, parce que ces quatre joueurs jouaient le même football : un football italien, aux règles précises, que pratiquait également le reste de l’équipe. Si le Barça a régné sur l’Europe pendant si longtemps, c’est, comme le dit Xavi, parce que la majeure partie de l’organigramme du club est barcelonaise, sur et en dehors du terrain. Romario et Bebeto se trouvaient sans s’aimer, car les valeurs, la culture et l’objectif étaient communs. La merveilleuse histoire de la Grèce 2004 ne s’est pas non plus écrite par hasard. Aucun membre de l’effectif de Rehagel ne pouvait sérieusement prétendre au ballon d’or, mais la cohésion autour du projet fut telle que les Dellas, Kapsis, Seitaridis et autres Zagorakis se hissèrent sur le toit de l’Europe, en surpassant à la loyale les sommes d’individualités qui croisèrent leur chemin. Comme la défense milanaise de la grande époque, ces joueurs se trouvaient les yeux fermés, partageaient le goût de l’effort, du sacrifice, et parlaient le même football. Loin du football décadent, l’exploit grec est passé à la postérité, n’en déplaise à ses détracteurs. Le Milan des Invincibili, comme le Barça de Guardiola, issu de la Massia, est aujourd’hui dans les livres d’histoire : une histoire de cohésion.

 

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