La sélection du peuple

A moins d’un an de la Coupe du Monde, il convient de s’interroger sur les raisons qui poussent les peuples à se passionner pour les compétitions internationales, plus que pour les compétitions de clubs. En effet, il suffit de sonder les gens pour se rendre compte que, passé vingt ans, seuls les mordus de football persistent à suivre l’intégralité des matchs, toutes compétitions confondues. Le travailleur quadragénaire, qui, dans l’absolu, n’aime pas moins le football que son fils de douze ans, n’a cure des Nancy-Boulogne, des Siena-Catania, ou encore des Bolton-QPR. Il pourra, si son emploi du temps le lui permet, se laisser bercer par une soirée de Ligue des Champions de temps en temps, mais l’intérêt suprême ne germe qu’une fois tous les deux ans, au mois de juin, lorsqu’un pays entier s’arrête de tourner pendant une heure et demie tous les trois jours, adoptant ainsi le rythme de son équipe nationale. Même les Anglais, pourtant religieusement attachés à leurs clubs de cœur, reconnaissent vibrer avec une intensité supérieure lorsque le God Save The Queen retentit avant un match des Three Lions. La réussite nouvelle de leurs clubs désanglicisés en Ligue des Champions n’est finalement qu’un refuge, permettant, tel le lot de bières du samedi soir, d’oublier les déboires récurrents de leur sélection. Quelles sont les raisons de ce surplus de passion pour les équipes nationales ?
L’un des premiers arguments communément avancés est la rareté des grandes compétitions. Il faut reconnaître que, la Coupe du Monde et le Championnat d’Europe n’ayant lieu que tous les quatre ans, le spectateur n’a guère l’occasion de se lasser ou d’avoir des états d’âme. Cette rareté tranche singulièrement avec la monotonie des matchs du weekend, sorte de routine de plus en plus fade, à part peut-être en Angleterre. D’aucuns diront que la période estivale est plus propice également aux pics d’audience et à l’excitation des sens, même si les mois de juin et juillet sont aussi, par exemple, ceux des examens. Le barbecue familial sur la terrasse un soir de finale laisse toutefois augurer de joyeuses perspectives, et fait partie des grandes habitudes folkloriques du supporter de football moyen.
La notion de communion nationale est fréquemment dépeinte comme l’un des atouts les plus saillants d’une grande compétition. L’idée que toute une ville, tout un pays, tout un peuple, partage les mêmes attentes, les mêmes émotions, les mêmes espérances, l’espace de quelques semaines, confère à cette vitrine du football un aspect unique, que peu d’autres événements peuvent reproduire. C’est le sentiment de pouvoir dialoguer avec toute la rue sur le chemin de la boulangerie, en sachant que le boulanger lui-même portera le maillot adéquat, et vous proposera gracieusement son équipe type en vous donnant votre baguette. La possibilité de croiser un amas de personnes agglutinées devant un écran dans une université, une Fnac ou un supermarché, captivées par le même événement que vous, demeure assez insolite et particulière. C’est à la fois l’expression d’une agitation hors norme, et la pause salvatrice d’une société en manque. C’est la résurgence d’un désir de partage, enfoui dans les abysses du quotidien ; et c’est surtout l’expression – certes temporaire – d’une joie de vivre et d’une allégresse ressenties par tous au même moment.
Le concept de sélection reste au centre de l’attachement des peuples à leurs équipes nationales. Une sélection, c’est par définition la réunion sous le même maillot des meilleurs joueurs d’un même pays. C’est le principe d’excellence, le label rouge du football, qui fait renaître chez chaque individu le sentiment d’appartenir à une même entité, d’être représenté dans son équipe nationale, pour faire valoir les caractéristiques inhérentes à sa propre société. On parlera facilement, et non sans raisons, d’une Allemagne valeureuse, d’une Italie calculatrice, d’un Brésil flamboyant, etc. Chaque équipe nationale incarne les valeurs d’un pays et de ses habitants, qu’elle représente avec fierté. Il y a bien une volonté d’être le meilleur, de surpasser l’adversaire, mais dans un esprit pacifique. Le match Iran-USA de 1998 fut, de ce point de vue, un symbole fort. Les « ennemis » Marseillais et Parisiens, Barcelonais et Madrilènes, Intéristes et Juventini, se retrouvent ensemble avec le même maillot sur les épaules pour allier compétences et talents et faire aboutir un projet. Le concept est basique mais fort.
Le prestige d’une Coupe du Monde est inégalé, inégalable, et vraisemblablement unique en son genre, tous sports confondus. Les exploits d’un Pelé ou d’un Maradona sont dans les mémoires ad vitam aeternam, et le trophée en or massif reste le graal de tout joueur de football professionnel. Les joueurs s’y préparent avec soin, quitte à lever le pied en club, afin d’être prêts le jour J, car l’opportunité ne se présente qu’une fois tous les quatre ans. Pour les joueurs comme pour les supporters, c’est l’occasion à saisir, l’événement majeur, la chance de se hisser au sommet du football mondial, et de passer à la postérité.
Les équipes nationales sont, de surcroît, dénuées des maux qui gangrènent le football d’aujourd’hui : pas de transferts coûteux, pas de dettes, pas de salaires astronomiques. En sélection, ne comptent que le talent et le rendement. Il est toujours possible d’évoquer les primes ou les sponsors, mais tout ceci semble bien léger face aux frasques d’un Real, d’un Chelsea ou d’une Inter. Le joueur ne se rue pas vers le club le plus offrant, mais se borne à servir la cause d’un pays auquel il est fier d’appartenir, et qu’il veut faire briller sur la scène internationale. Le jeu pratiqué est intrinsèquement lié à la culture du pays concerné, et pas aux soubresauts de présidents milliardaires.
En bref, la sélection redonne des lettres de noblesse à un sport en chute libre, et reste la seule référence fiable dans le football actuel. Il n’est donc pas surprenant que les peuples l’aiment tant, et que les agents d’un football mondialisé ne soient pas encore parvenus à l’éliminer, malgré les espaces de plus en plus restreints qui lui sont alloués. Il y a fort à parier que les audiences records et l’argent qui en découle soient l’unique raison de la survie des équipes nationales. Comme quoi, même indirectement, le peuple a toujours le dernier mot.