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L'acmé du football moderne

19 Avril 2021 , Rédigé par R.Baggio

La transformation du football est en marche, et suscite des émotions diverses depuis son annonce officielle hier soir. Il est vrai que cette Super Ligue, pensée par et pour l’élite, semble sortie tout droit d’un film de science-fiction du type Elysium ou Divergente, tant elle bouscule et mitraille l’ordre établi. Mais qui peut honnêtement s’étonner d’une telle évolution d’un sport qui la fomente depuis des lustres ?

 

Le projet Super Ligue, rêve de Berlusconi et ses sbires, faisait déjà la une des médias dans les années 90, sans que personne ne le crût réalisable. Il arrive malheureusement qu’une part non négligeable des victimes doutent du vice et du sadisme de leurs bourreaux. Il y a parfois chez l’homme cette naïveté consentie, entretenue et rassurante, qui entrave toute anticipation des sévices dont ne manquent pas de l’accabler ses élites. La Super Ligue est-elle plus impopulaire que certaines réformes annoncées dans des programmes présidentiels que personne ne lit ? Irrite-t-elle davantage le peuple du football que le laxisme et la bienveillance accordés par les séides du mondialisme aux agresseurs du quotidien ? Surtout, qui peut décemment feindre la surprise, après deux décennies de signes avant-coureurs dénoncés par les lanceurs d’alertes ? Non, nous ne pouvons que constater l’aboutissement d’un processus amorcé il y a longtemps, jalonné d’étapes aussi destructrices que son point d’orgue.

 

La critique la plus évidente, omniprésente dans la presse du jour, est la suppression de la méritocratie sportive. Le club des ultra-riches ne tolère plus l’insubordination des petits, qui osaient encore parfois l’écorner à la loyale sur le terrain, et faire ainsi barrage à son désir d’hégémonie. Comment ne pas songer à la célèbre et péremptoire réplique de Don Salluste dans La folie des grandeurs : les pauvres c’est fait pour être très pauvre et les riches très riches. Ce personnage, créé par Victor Hugo dans Ruy Blas, ne renierait sans doute pas la ségrégation footballistique dont il est question aujourd’hui, qui prive le sport roi de ses deux principales saveurs : l’incertitude, et l’exploit qu’elle induit parfois. Certes, la somme de 350 millions promise à chaque participant est plus élevée que les trente deniers qu’empocha Judas pour trahir le Christ, mais compense-t-elle ce que perdront inéluctablement les clubs et les joueurs en cédant ainsi aux sirènes de la finance mondialisée ?

 

En effet l’UEFA, la FIFA et les fédérations nationales, bien qu’idéologiquement déflorées depuis longtemps, n’ont pas tardé à réagir en menaçant d’exclure les coupables de toutes les compétitions nationales et internationales. En admettant que la sentence soit officiellement prononcée et appliquée, et que les pertes financières engendrées par la migration des clubs de l’élite ne pèsent plus lourd dans la décision que le désir de virginité éthique retrouvée, le nouveau contexte qui s’ensuivra permettra de trier les joueurs vénaux et les vrais patriotes : on nous rebat les oreilles à longueur de journée de la nouvelle génération de citoyens du monde, globe-trotters sans-frontiéristes et déracinés, donc le marché des transferts risque d’être, pour une fois, passionnant. Qui osera se priver de Coupe du Monde ? Qui jouira des huées et des quolibets du peuple enraciné, qui soutient invariablement son équipe nationale, entonne l’hymne et brandit le drapeau ? Il y en aura, bien sûr, comme il y en a qui jouent en Chine et d’autres qui influencent à Dubaï, mais combien seront-ils, et surtout, que récolteront-ils ?

 

Au fond, nous savons que les menaces des instances internationales ne sont jamais irrévocables, et que tout cela n’est que pure conjecture, d’autant qu’une bataille juridique de longue haleine se tiendra dans les prochains mois. Néanmoins, les signataires ont bien vendu leur âme à Mammon, et parachevé leur déshumanisation. Les sponsors et leurs contraintes — tournées à l’étranger, placements obligatoires de produits —, le naming, le parachutage et la préférence étrangère ont déjà détruit l’essence du football et du jeu, particulièrement en Italie. Le Milan, la Juve et l’Inter du 2+9 ou du 1+10 n’ont plus rien de milanais ou de turinois, ni d’Italien, hormis le territoire qu’ils occupent. Ils renient leur identité depuis trop longtemps, au grand dam de nombreux supporters locaux. Leur exclusion de la Serie A serait par conséquent logique et bienvenue ; leur exclusion du territoire italien, avec naming à la clef, n’en serait pas moins juste, et permettrait au Torino d’être ce qu’il est déjà dans le cœur des supporters : le seul club de la ville. Un nouveau club milanais pourrait voir le jour, et retrouver la fierté qui permit en 1908 au Milan de rester Milan. Pourquoi ne pas l’appeler AC Milano ?

 

 

 

La presse mainstream, qui relaie chaque jour l’opinion minoritaire des éternels choqués, doit aujourd’hui se faire l’écho de la majorité, tant l’impopularité du projet Super Ligue est flagrante, malgré l’argument captieux de ses promoteurs, qui prétendent donner au public ce qu’il attend. En réalité, dans un monde qui piétine les résultats des rares référendums autorisés, qui se soucie encore réellement de la volonté du peuple ?

Cela dit, l’histoire des peuples et des nations regorge d’exemples de renaissances, de résurrections ; et les supporters, souvent plus loyaux que ceux qui composent leur équipe, pourront toujours rebâtir et réanimer ce qui les lie au club de leur ville depuis toujours : l’enracinement, l’histoire, la tradition, la culture, le patrimoine, la fidélité et la pérennité. Tant de valeurs qui feront perdurer la passion pour le football bien au-delà des soubresauts de la Super Ligue.

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